Cette semaine j’ai commencé à donner des cours de français. La société qui m’emploie me paye fort bien pour un boulot au final assez plaisant… Mais c’était sans compter sur l’éternel " n’importe quoi " de la Russie ! Mardi, voila que Olga, la secrétaire de cette société de cours de langue (installée à l’institut d’économie de Moscou, un endroit terrifiant où l’Ecole de Chicago semble un repère de communistes en comparaison) me téléphone. Elle a quelque chose pour moi : 3 heures de cours pour 130 € par semaine ! Alors là je dis d’accord (même si ce sont les prix du marché des cours de langue ici). " Bon c’est un peu loin, me dit Olga, mais tu devrais y arriver. Je te donne l’adresse ". Parfait ! Tout semble bien se goupiller … Je regarde l’adresse sur Internet, essaye de repérer la station de métro la plus proche (qui doit être à 10 bornes au moins) et me voilà parti avec deux heures d’avance. Il me faut déjà une heure pour me rendre à ladite station de métro. Je vous rappelle que la taille de cette ville est absolument inhumaine. En train par exemple, après une heure et demi de trajet en partant du centre ville, on dépasse à peine le MKAD (Moskovskaya avtomobilnaya doroga, équivalent du périphérique parisien, mais en 10 fois plus grand).
Bref je sors enfin du métro. Il ne me reste plus qu’à trouver un marchroutka, c'est-à-dire un petit autobus déglingué qui vous trimbale dans tous les endroits qui ne sont pas desservis par le métro. Mais là les choses se compliquent. Les stations de métro moscovites sont le point de fixation de la vie commerçante et humaine d’un raïon (un quartier, même si leur taille gigantesque galvaude une telle traduction). Lorsque vous remontez à la surface, vous vous trouvez enseveli sous un flot humain impressionnant. Surtout en banlieue et en heure de pointe. Et il se trouve que c’était la banlieue ET l’heure de pointe ! Découragé dans un premier temps par un tel bardak (bordel), je me ressaisis en me disant que je suis en Russie et que les habitants de ce pays ont une fascinante ambivalence vissée aux tréfonds de leur âme slave : Ils sont capable de créer des merveilles d’ordre et d’organisation (le métro est en cela impressionnant), mais ils sont aussi capable de transformer un endroit désert et glauque en un melting-pot chaotique. En endroit aussi épuisant, aussi assourdissant que désorganisé, où l’on entend toutes les langues des steppes, où les babouchka (petites vieilles russes) vendant des châles de laine se mêlent à des ouzbeks qui ne peuvent s’empêcher de vociférer en proposant leurs poulets aux épices ou à des tadjiks patibulaires qui poussent de vieilles charrettes à bras vers des destinations énigmatiques. Et tout cela sous le regard impassible des miliciens, accoudés à une barrière un mégot en coin et la kalachnikov en bandoulière traînant négligemment à leurs côtés… Et au milieu mon auguste personne qui commence à s’énerver. En effet le marchroutka n°247, qui doit m’amener à mon lieu de travail, est introuvable, et je ne peux de toute manière pas faire le chemin à pied. 10 bornes tout de même ! Au bout d’une demi heure je tombe sur un marchroutka n°247. Je monte, demande à une petite vieille toute rabougrie si le véhicule s’arrêtera bien là où je dois aller. Elle me dit que je me suis trompé de sens, qu’il faut prendre le même marchroutka, mais de l’autre côté de la rue. Je suis alors rassuré, j’ai au moins trouvé où je devais l’attendre, ce minibus. Car rien n’est indiqué, et c’est simplement par le bouche à oreille que l’on parvient à deviner les hypothétiques arrêts. Je me place donc de l’autre côté en espérant que la marchroutka n°247 tant espérée ne tardera pas trop. C’est qu’il fait assez froid ! Passent dix, puis vingt minutes, et toujours rien. Je commence à me poser des questions. Je décide alors de demander à une personne qui passait par là si elle sait où je peux prendre ce diable de minibus 247. Celle-ci me répond que le n°247 n’existe pas, qu’il n’a jamais existé. Elle me dit qu’elle habite dans le quartier depuis les années Khrouchtchev et qu’elle n’a jamais entendu parler de minibus 247. Très bien ! Ca me rassure de savoir qu’il existait peut être à l’époque de Nicolas II ce bus 247 … Un peu plus loin je retente ma chance avec les miliciens qui ne semble pas vraiment enclins à vouloir m’aider. Et là je commence à m’énerver un peu plus sérieusement. Je demande à d’autres personnes et le constat est le même : soit les gens ne savent pas, soit ils me disent que ce minibus n’existe pas, qu’il n’a jamais existé … Je décide de marcher un peu, d’appeler mes élèves pour leur dire que je serai en retard, et je commence à pester contre ce défaut d’organisation très oriental, qui fait partie de ces choses qui nous permettent d’affirmer que non, la Russie n’est pas européenne et ne le sera jamais, à part pour Kasparov et quelques Russes Blancs. Sur ces considérations voila qu’un minibus déboule à toute vitesse sur la route que je m’apprêtais à traverser. C’est le n°247 ! Alors là je cours très très vite derrière lui en faisant des signes. La marchroutka lancée à une allure folle s’arrête brusquement dans un effroyable crissement de pneus en dérapant un peu sur le verglas par la même occasion (sinon l’effet de style du chauffeur aurait été râté). Je monte enfin et le chauffeur reprend sa course folle. Bien entendu, puisqu’il n’y a pas d’arrêts de bus, je ne sais pas où je dois descendre. Je n’ai que l’adresse, et la vitesse à laquelle roule l’estafette ne me permet pas de lire le nom des rues ! Heureusement des dames très gentilles m’aident en me faisant signe lorsque je dois descendre. Là je pense être sorti du pétrin. A vrai dire je suis largué au milieu de nulle part. A ma gauche, une plaine recouverte de neige s’étend jusqu’à l’horizon. Il doit d’ailleurs y avoir également un lac, car j’aperçois au loin des gens qui pêchent dans des trous percés dans la glace. A ma droite, une plaine recouverte de neige également, mais au loin des immeubles gigantesques. La dame qui m’a aidé dans le minibus m’avait bien prévenu qu’il me faudrait marcher en direction de ces immeubles. Alors je me mets en route et traverse une mini steppe en faisant bien attention de suivre les traces de pas déjà formées : on peut très vite tomber sur un lac, une plaque de glace pas très solide et finir dans une eau à 0° ! Je passe dans une zone d’usines désaffectées depuis longtemps. Il devait y avoir là un haut fourneau, et juste en face, un bâtiment du Parti à moitié en ruine sur les murs duquel on peut encore lire les vieux slogans à moitié effacés par le temps " Gloire au travail ", " gloire à la grande Révolution prolétarienne d’Octobre ", " camarades, vous êtes les continuateurs de l’њuvres du grand Lénine " … etc. Ce devait être une section du Parti chargée de l’encadrement idéologique (et de l’assistance sociale, il ne faut pas oublier cet aspect positif des commissaires politiques) des ouvriers de l’usine aujourd’hui en ruine. J’imagine d’ailleurs très bien cet endroit à l’époque de Staline. Un grand portrait du moustachu souriant veillant sur ses ouvriers, des bannières rouges qui claquent au vent glacial qui coule de l’est sibérien, et dans l’air les vieilles rengaines patriotiques déversées là par d’antiques haut-parleurs.
J’arrive enfin près des tours, finis par trouver celle qui me convient (la n°4). Il ne me reste plus qu’à trouver l’entrée n°3 de la dite tour. Je trouve l’entrée n°1. Je continue de marcher, je trouve la n°2. Un peu plus loin une autre entrée. Mon calvaire est enfin fini ? Eh bien non ! Car après l’entrée 2 se trouve l’entrée 4 ! Et où peut bien être l’entrée 3 ??
Au voyageur qui voudrait venir traîner ses galoches ici, je donne un conseil simple mais lourd de sens : Une fois que vous avez trouvé le bâtiment où vous devez vous rendre, n’espérez jamais que tout est enfin fini, quelles que soient les épreuves que vous avez enduré pour vous retrouver où vous êtes. Car il faut encore trouver l’entrée, et surtout (surtout !) affronter la camarade concierge qui occupe en râlant son poste au moins depuis Brejnev et qui, en voulant respecter les ordres du syndicat des immeubles de quartier, croit agir pour la Patrie en refusant obstinément de vous ouvrir. Ah ! Que serait la Russie sans ces milliers de vieilles postées partout, prêtes à vous engueuler pour le moindre faux pas dans le métro, les musées, les parcs, les universités, les bibliothèques, les ministères … etc. Bah, disons simplement qu’elles n’ont pas supporté la brusque perte d’autorité dont elles ont fait l’objet dans les années 1990. Alors elles font comme si rien ne s’était passé.
Et me voila enfin arrivé sur mon lieu de travail, 2h et demi après mon départ de l’ambassade. Depuis j’ai balisé le terrain, et j’arrive à y être en une heure et demi !